dimanche, 18 janvier 2009 16:20

Une Union et toute une histoire

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L'histoire d'une union qui a donné naissance à une grande famille sportive algérienne est racontée par l'un des bâtisseurs de cette fabuleuse épopée.  Le défunt M. El-Hadj Ahmed Kemmat un des membres fondateurs de l'Union Sportive Musulmane Algéroise, nous emporte par son récit tel un voyage dans le temps.

Cet article parût en 1987 à l'occasion du cinquantième anniversaire du club et de son accession en Division Une sur les colonnes du magazine "Africa 1 Sport" le numéro 18 préparé par M. Moncef Bendjemaâ.

 

Ce témoignage du père fondateur ne peut être que complet, il reste d'ailleurs le seul et l'unique document provenant du seul membre restant en vie à cette date là, rappelons que M. Kemmat est décédé en novembre 2003.A notre connaissance il n'existe aucun document qui relate d'une manière aussi détaillée du tout début la naissance de l'USM Alger.  Ceci dit, la recherche ne s'arrêtera pas là, nous continuerons l'investigation et la récolte des documents, photos et témoignages afin d'enrichir nos archives.

 

La naissance du Club

La discussion est vite entamée malgré quelques réticences: “J'aurai souhaité une table ronde où seraient présents tous les anciens vivants.  Les risques d'omission seront réduits”.  Une suggestion tout à fait pertinente, mais pris par le temps nous devions nous contenter de notre initiative.

M. Kemmat avoue que l'idée de créer un club est venue comme cela. Elle avait commencé à germer au courant du mois de mai 1937. “Il y avait une équipe de quartier, le club sportif de la rue saluste qui nous avait plu. Nous, c'était Lahmar dit Ali Zaid, Zemmour Ali, Slimani Ali, Bennour Said, Meddad Arezki et moi, une bande de copains de quartier qui vivait les temps durs de la colonisation.  Nous discutions souvent, de tout, des choses de la vie.. Et puis de fil en aiguille nous arrivions au sport. L'exemple des clubs musulmans de l'époque nous enflammait. Un désir ardent de faire quelque chose nous gagnait chaque fois que le sujet était abordé. Tous ces clubs nous avaient inspirés, parmi lesquels l'OSM Oran créée, elle , en 1928 pour ce qui est de l'appellation je connaissais tous les rouages d'une telle opération. Mes fréquents contacts avec Mouloud Djazouli dirigeant très actif du MCA m'avaient beaucoup appris.

 

Je me mis tout de suite au travail. Il fallait préparer les statuts et le dossier à déposer auprès des services de la préfecture. Aussitôt dit, aussitôt fait, le dossier est enregistré sous le numéro - attendez si mes souvenirs sont exacts - 1687. Le seul truc qui «choquait» l'administration coloniale était le mot musulman. Il était très mal vu. On discuta, on argumenta des deux côtés et l'agrément fut accordé.  Le 5 juillet 1937 le club était crée. L'USMA était née. Son siège se trouvait à la rue du Divan.  Son premier conseil d'administration comprend bien sûr les premiers nommés ci-dessus auxquels viendront s'ajouter Amrani Abdelkader, Hemmaz Omar, Lakehal Omar, Basta Mohamed Ouali,  Zennagui Mohamed, et Cherifi Ali.  Le premier président fut Meddad Arezki, le propriétaire du café du quartier. Quand on le lui annonça, ce cher Arezki, il était aux anges!”.

 

Voici des copies de l'acte de naissance du club et les status de création.  Ces documents sont la propriété du site usm-alger.com et non pas inclus dans l'article du magazine Africa 1 Sport.

 

 

 

Le premier championnat

L'Union Sportive Musulmane Algéroise est donc née et était prête à participer en 1938 au championnat de troisième division. À cette époque beaucoup de joueurs avaient émis le vœu de venir dans ce club, malheureusement le règlementation (licence B) le leur interdisait. De plus, tous les clubs engagés devait avoir un stade pour la compétition. Un critère pour lequel la fédération d'alors se montrait intransigeante. Voilà ce que fit M.Kemmat devant ces deux problèmes:  “La fédération de l'époque exigeait un contrat avec un stade d'une durée minimum de cinq ans. Ceci pour assurer le déroulement des compétitions. J'avais contacté les dirigeants de l'O. Pointe Piscade (l'actuel Rais Hamidou) et nous nous étions entendu en lui versant annuellement cinq mille francs. Pour l'argent, inutile de vous dire d'où il provenait ”, ajoute-t-il avec un soupir qui en dit long sur l'état d'esprit qui régnait en ce temps-là. Plus intéressés que jamais nous nous interrogions sur cette question et plus particulièrement sur cette histoire de licence (B).


Sourire en coin, Ammi El-Hadj nous confie “Nous nous étions sciemment affilié à la Fédération Sportive de Gymnastique du Travail (FSGT) la première saison. Du coup lorsqu'on passa à la fédération de football précisément, il n y avait plus aucun obstacle. Tous ceux qui voulaient opter pour l'USMA pouvaient le faire. Il n'y avait aucun empêchement. On débuta donc en troisième division et on termina à la troisième place. Ce n'était pas si mal pour un début. Quant à l'argent, il provenait tout simplement des quêtes, des dons, des recettes des fêtes que l'on organisait. Les autres clubs amis nous prêtaient gracieusement les équipements, les terrains pour les entraînements. Voilà les ressources de l'USMA de l'époque. Il faut vous dire aussi qu'en ce temps-là, le joueur payait sa cotisation, son équipement et même son … déplacement.” Combat politique, le sport «indigène» devait survivre et les sacrifices de tous genres ne se comptaient plus.

 

Passage à la Première Division

Puis arrive la guerre mondiale, la deuxième, plus cruelle que jamais.  La compétition officielle est arrêtée.  Un championnat symbolique la remplace.  Deux groupes sont crées.  L'USMA se trouve avec le Gallia, le RUA, l'autre groupe comprend le MCA, l'ASSE entre autres.  Cela dure trois saisons.

M. Kemmat passe la main sur ses cheveux, tire une bouffée de sa énième cigarette et ajoute “ C'était une facon de nous faire connaître et les résultats ne se sont pas faits attendre.  Ibrir Abderahmane ancien demi-centre de l'ASTA est devenu gardien de but chez nous et à même connu sa première sélection d'Alger sous nos couleurs.  D'autres après, séduits par le club l'ont suivi.  Il y a eu Zitouni Hassen, Zouaoui Rabah, Mahmoudi Smain - un ailier vif comme l'éclair bien qu'il boitait d'une jambe - tous du MCA.  Nacri M'hamed et Houari du GS Orléans-ville (actuel Chlef), Berkani de l'O Tizi-Ouzou et beaucoup d'autres encore…”.  L'USMA est un club connu malgré le peu de moyens qu'il possède.  La reprise des compétitions officielles survient en 1942.

Pour la saison 42-43, l'USMA revient en troisième division selon la réglementation en vigueur.  M. Kemmat intervient: “ Les règlements le stipulaient.  Vous pensez bien, faire une faveur à un club musulman était inimaginable.  Néanmoins au bout de cette saison, l'USMA accède en deuxième division avec Mustapha El-Kamal comme entraîneur.  Que dis-je, il était plus que cela, un éducateur, un père pour tout le monde.  La mentalité qu'il inculquait devait nous servir bien longtemps après son départ.  Un grand homme assurément.  Son image est encore vivante, là où il est passé”.

L'équipe de l'USMA de 1951

L'USMA accède par la suite en 1951 en première division avec les Krimo, les frères Azzouz, Chabli, Benhaik…C'est en même temps, la veille de la période des grands départs vers hammam -lif.

L'esprit et les Sacrifices de l'USMA

Le siège est maintenant rue de Bône et l'USMA a ouvert entre-temps ses portes à d'autres sections sportives comme la boxe, le basket-ball et le cyclisme.  Les activités continuent leur petit bonhomme de chemin grâce au dévouement des Amrani Abdelkader, Abdelhamid Mohamed, Cherchari Abdelkader, principaux animateurs de ces nouvelles disciplines.

M. Kemmat tient à nous rappeler ceci: “ Cherchari Abdelkader qui était à la tête de la section cyclisme avait même fait don d'un ''trois - pièces'' que l'USMA utilisa comme siège.  Des exemples de ce genre, chacun en a donné selon ses possibilités.  C'était cela l'USMA, une école où les jeunes prenaient comme modèle tous ces hommes qui les couvaient… Tenez, cela me revient.  Zemmouri Ali un de ceux qui faisaient partie du groupe - fondateur avait la particularité de se charger chaque fin de saison du rafistolage de toutes les paires de chaussures de football et à ses frais.  Ce geste peut vous paraître anodin.  Il le serait moins quand vous saurez que tout ce temps, il le prend sur son congé annuel.  C'est à mes yeux le dirigeant qui incarne le mieux, tout l'amour qu'il éprouve pour le club.  Je le revois assis au milieu de toutes ces godasses, ces clous, semelles, s'acquittant de sa tâche.  Cette manière de contribuer à la vie du club est en fait un exemple à méditer pour toutes les générations montantes”.

Ne vous inquiétez pas M. Kemmat nous méditons beaucoup particulièrement lorsqu'on on constate ce qui se passe de nos jours.

La pause-café, un rite que nos ''vieux'' ont su garder jalousement vient nous extirper de nos profondes réflexions.  Qu'il aurait été passionnant de vivre cette période ! Tout le monde qui œuvre dans le même sens, vers le même but et pour le bien de tous, c'est fantastique.  A ce titre M. Kemmat précise: “ Les vestiaires? On y allait jamais en cas de victoire.  C'est après les défaites que joueurs et entraîneurs ont besoin de soutien.  N'étaient-ils pas nos fils? Ne fallait-il pas les protéger? Plus vulnérables qu'ailleurs, nos joueurs en ont un besoin vital.  Songez que parmi eux il y en a que l'on a vu naître.  Pour d'autres, on a assisté à leur naissance puis à leur circoncision et enfin à leur mariage”.  Il est clair que dans ces conditions, le jeune, éduqué comme il l'a été, ne peut répondre que par le respect.  Et c'est ce que demandent tous ces hommes qui, à l'instar de M. Kemmat ont sacrifié une partie de leur vie tout court, sans demander quoique ce soit en contrepartie.


La liste des enfants du club morts pour la partie est éloquente:

LAHMAR ALI dit Zaid
ATHMANE DOUDAH
BELKARAOUI ABDELKADER
MEKIRRI BOUALEM
HAMITOUCHE MOHAMED
MUSTAPHA OUAGUENOUNI
OUKID MUSTAPHA
OUKID ALLAL
BASTA MOHAMED
HALAMI MOHAMED
BOUDISSA ABDELKADER
LOUCHAL MAHMOUD
SLAMA MERZAK dit ''PONS''
LOUNAS MUSTAPHA dit ''HAFIZ''
MUSTAPHA DIMAMA…

qu'ils reposent en paix, la jeunesse algérienne en générale et le club en particulier qui ont pris le relais sont fiers d'eux.

Après un moment plein d'émotion, la discussion reprend.  On parle de tout, les anecdotes se succèdent.  On retient celle qui suit elle a trait aux problèmes des équipements: “ Nous n'avions pas de couleurs précises.  Faute de moyens, nous nous faisions prêter des jeux de maillots pour les matches de compétitions.  A ses débuts, l'USMA avait opté pour le vert et blanc respectivement pour le maillot et short, le rouge pour les bas.  Un jour que nous portions les couleurs d'un autre club, le match s'était soldé par un 6 à 0 en notre faveur devant un adversaire qui évolua en vert et blanc. Cette situation provoqua un incroyable imbroglio chez un des supporters qui nous portait pas dans son cœur.  Le malheureux avait cru pendant longtemps que nous avions pris la raclée, lui qui avait applaudi à tout rompre chacun des six buts.  Lorsqu'il s'aperçut qu'on disait vrai, quelle déception pour lui ! Depuis ce jour, il fut l'objet d'incessantes taquineries fort amusantes.  Pour en revenir à l'équipement proprement dit, l'USMA avait choisi le rouge et le noir et avait bénéficié de plusieurs dons par la suite“.

 

 

Après l'indépedance

Dés l'indépendance, M. Kemmat est toujours secrétaire général du club .  Il y restera jusqu'au 1968.  Son expérience des affaires du football le conduira au bureau de ligue jusqu'en 1967 et au bureau fédéral à partir de 1964 jusqu'en 1967.
Cette période vient à point nommé pour ce dirigeant très écouté, estimé et débordant d'activité.  Une longue période de chômage - en 1956, l'USMA à l'instar de tous les autres clubs musulmans cesse ses activités sportives sur ordre du FLN - n'affecte en rien notre homme.  Il déborde d'énergie à l'idée de travailler dans une Algérie libre.  Un fol enthousiasme le gagne.  Des projets.  Il en a plein la tête.  Il se met tout de suite au travail.  Son premier pari il le réalise dès 1962 en mettant sur pied le premier tournoi maghrébin avec la participation du W.A. Casablanca, de l'Itihad de Tripoli, de l'E. S. Tunis et bien sûr l'USMA.

Cette manifestation footballistique est prévue pour les festivités du 1er novembre 1954.

M. Kemmat raconte :“ Le choix des équipes invitées fait.  Il fallait s'envoler vers ces pays frères afin d'arrêter toutes les commodités.  Meddad Said frère de Arezki et qui avait succéder à Zennagui Mohamed partit pour Tunis, Hadj Omar Dahmoune lui, fût envoyé comme émissaire à Tripoli et moi à Casablanca.  Tout ceci à nos frais.  L'USMA prenait en charge l'accueil, l'hébergement et la restauration.  À ce propos, je dois saluer la grande disponibilité et la compréhension de nos frères tunisiens, marocains et libyens qui firent preuve en cette occasion d'un remarquable sens de solidarité”.

Finalement, on saura par la suite que ce tournoi se transforma en trois matchs amicaux puisque la J.S.El-Biar et le Mouloudia d'Alger devaient s'ajouter aux quatre premiers participants.  Néanmoins, la première commémoration du déclenchement de la lutte armée connut un premier succès.  Ce dernier en appellera d'autres.

Et la passion Rouge et Noir Continue

Aujourd'hui, Hadj Kemmat vit une retraite paisible partagée entre le café du coin, la mosquée et le foyer. Il le mérite bien.  Le sport, le football, il est au courant de tout.  Il suit l'évolution du football dans le monde et plus particulièrement le nôtre avec attention.  La réforme par exemple qu'il juge salutaire sous tous ses aspects.

Il est partis d'autres ont pris la relève et continueront la tâche qu'il a commencée en compagnie de tous ses amis.  Tous sans exception.

Un club c'est un tout.  Du président au garde matériel de l'entraîneur au sympathisant, en passant par le joueur, le dirigeant, le soigneur…etc.  Tout le monde est concerné.  Le mérite, si mérite il y a, ne nous revient pas, à nous exclusivement.  Tous ceux qui ont contribué, de quelque manière que ce soit, sont concernés” avoue-t il en conclusion.

Merci M. Kemmat , l'humilité n'est pas qu'un simple mot dans votre bouche.

L'USKA a fêté ses cinquante ans d'existence et l'occasion de réunir tout le monde n'a pas été saisie.  Beaucoup de ces personnes, n'ont pas participé à cette fête.  Du père fondateur, M. Kemmat au fils sympathisant comme Rahma Boualem, le chanteur chaâbi, un dingue des «rouges et noir », tout le monde a été oublié.  Omission involontaire ? Ingratitude ? Quelles que soient les raisons, la fête n'a pas été totale.  Quel dommage!.

Lu 21097 fois Dernière modification le vendredi, 09 novembre 2012 04:21